Burqa sexy et broderie : une styliste israélienne à Paris

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Sasha Nassar est singulière et elle le sait : née à Jaffa de parents d’origines mixtes, elle est arabe israélienne musulmane et juive, de quoi en désorienter plus d’un. Cette mixité culturelle, on la retrouve dans ses collections qu’elle crée sous le coup de l’émotion et qui témoignent manifestement des contrastes autour desquels s’est construite son identité : tradition et modernité, cultures arabe israélienne musulmane et juive.

Attirée par la mode, elle décide d’en faire sa vocation à l’occasion d’un voyage en Italie avec une de ses amies à l’âge de 19 ans : « je suis tombée amoureuse de ce pays et je rêvais de m’y établir pour commencer à créer. » Aussitôt dit aussitôt fait : bientôt la future styliste s’installe à Milan où elle est inscrite à l’Istituto Marangoni. L’année suivante, elle part étudier à Londres, puis deux ans plus tard à Paris où elle a appris à parler le français couramment.

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Quelques collections et beaucoup de persévérance plus tard, elle est l’unique étudiante de son Ecole sélectionnée pour présenter sa collection inspirée du Printemps arabe à la Graduate Fashion Week de Londres en 2013. Elle en repartira lauréate du Prix international.   

Dans cet entretien, la jeune styliste de 28 ans revient sur cette collection audacieuse et nous explique son approche pour sa nouvelle collection intitulée Siti et exposée les 13 et 14 juin à la Bellevilloise à Paris dans le cadre du Festival Pèlerinage en décalage. A l’entrée de la mezzanine, deux cordes à linges sur lesquelles ondoient ses robes, suspendues au-dessus de plantes vertes… « C’était l’entrée de ma grand-mère… Elle est mon inspiration ! » nous confie-t-elle ravie.

Entretien

Comment as-tu eu l’idée de la collection présentée à Londres ?

Le thème était « Le Printemps ». Nous avions le droit de l’interpréter comme nous le voulions et j’ai tout de suite pensé au Printemps arabe. Comme j’avais déjà créé une collection de style moyen-oriental avec notamment des impressions géométriques au début de l’année, je l’ai reprise pour la développer et en faire une collection plus « haute-couture ». J’ai très vite reçu l’aval de mon professeur qui avait trouvé l’idée excellente.

J’ai eu l’idée de la burqa dès le début mais je ne savais pas très bien quoi en faire. J’ai fait une première présentation avec la burqa en pièce maîtresse puis je me suis rendue compte qu’il fallait que je leur fasse dire quelque chose. Alors j’ai essayé d’imprimer des motifs sur du tissu transparent et j’y ai ajouté de la dentelle qui m’avait été offerte à l’issue d’un concours de dentelle Sophie Hallette que j’avais remporté. Je voulais que ce soit sexy et féminin. Puis j’ai décidé d’oublier les manches pour exprimer le manque de liberté de mouvement de ces femmes qui portent la burqa. Là-bas tu ne peux pas bouger. A la fin, ma burqa était devenue une pièce de style moderne et occidental.

Comment ta collection « Printemps arabe » a-t-elle été accueillie ?

Deux jours avant mon examen, soit le défilé pendant lequel serait présentée ma collection, le jury m’a annoncé que je ne pouvais pas procéder comme je l’entendais avec ces burqas et que je ne pouvais pas seulement présenter des robes. Je suis partie, toute ébranlée que j’étais, et j’ai pris mon temps pour réfléchir. Je savais que j’avais déjà été choisie pour la Graduate Fashion Week de Londres ; j’avais travaillé très dur sur ma collection et je croyais très fort en mon concept, donc je n’avais aucune envie de changer ma ligne.

A mon retour, j’ai maintenu ma position car il m’était impossible de réviser tout le concept 48h avant le jour J. Alors j’ai proposé d’ajouter des éléments plutôt que de modifier. J’ai notamment rallongé la burqa, ajouté de la dentelle, et unifié les longueurs. Je n’en ai pas dormi pendant 3 jours et j’ai travaillé sur cette collection jusqu’à la dernière minute. Ce fut très dur jusqu’au moment du défilé où ma collection a finalement été très bien accueillie.

Le jour de mon défilé à Londres, je n’ai pas pu rester au-delà de la fin et je suis rentrée en hâte à Paris où j’ai fini par apprendre que j’étais la grande gagnante après avoir simplement tapé mon nom dans Google. Un magazine de mode en ligne avait rendu le verdict public et c’est comme ceci que j’ai compris que j’avais remporté le Prix international. J’ai reçu de très nombreux messages favorables au sujet de ma collection et aujourd’hui j’en entends encore parler en Israël où les gens sont unanimes à ce sujet : ils ont adoré.

Ce fut très intéressant d’observer cette réaction. Je suis une femme, et qui plus est arabe, et j’ai choisi de faire passer mon message de façon délicate, donc cela a sûrement contribué à sa bonne réception…

Ce fut aussi bouleversant que révélateur pour moi : je n’ai pas très bien compris ce qui m’arrivait et je me suis demandée si c’était un signe qu’il fallait que je continue. Aujourd’hui je travaille toujours en tant que styliste.

Pourquoi as-tu décidé de faire des burqas ?

Je n’ai compris ce qui se passait ailleurs que chez moi, notamment au Moyen-Orient et ici en France et en Europe, que lorsque je suis sortie de chez moi. J’étais au courant de tout ce qui se passait bien entendu, je lisais les journaux, mais ce n’était pas tout à fait réel tant que je n’étais pas sortie pour le vivre. C’est d’ailleurs surtout ici à Paris que je me suis rendue compte de la réalité des conflits et des problématiques qui animent la société.

Née à Jaffa et ancienne élève du privé, j’ai grandi dans une ville où Arabes et Juifs se côtoient sans difficulté au quotidien. J’étais dans mon Babel, j’avais mon scooter, mes amis, et tout ce dont j’avais besoin…

Alors j’ai pensé que si je faisais quelque chose, je devais faire quelque chose de chez moi. Pas quelque chose d’Italie, pas quelque chose de Londres, ni de Paris, mais quelque chose de là où je venais pour l’apporter ici.

Je me suis donc inspirée de la culture musulmane, avec des silhouettes ‘loose’ à la manière des djellabas et des burqas. En transposant quelque chose de là-bas ici, j’ai réussi à attirer l’attention de tout le monde.

Mon idée était de faire un vêtement symbolique qui représente l’annulation de la burqa car la femme doit pouvoir être libre de porter ce qu’elle veut.

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A qui s’adressent tes collections ?

Mes vêtements ne s’adressent pas à une seule clientèle : je ne souhaite pas faire de haute-couture, mais plutôt du prêt-à-porter afin que tout le monde puisse s’y reconnaître.

A terme, j’aimerais pouvoir vendre mes vêtements au Moyen-Orient aussi, pas seulement ici en Europe.

Comment as-tu eu l’idée de « Siti », ta nouvelle collection ?

A l’origine, je devais participer à un concours organisé par l’Istituto Marangoni  et créer une collection destinée à être présentée au défilé annuel de l’Ecole prévu en septembre. J’ai dû me retirer de la compétition malgré moi mais j’avais suffisamment de matière pour finir ma collection. J’ai pris mon temps car je voulais la faire pour moi et créer une histoire autour de cette collection que je souhaitais présenter au Festival du Pèlerinage en décalage à la Bellevilloise.

Je voulais faire quelque chose avec les broderies palestiniennes. J’ai mené mes recherches sur le sujet et j’ai découvert qu’elle était un fort symbole dans la culture palestinienne, que chaque broderie a son histoire et que chaque robe suffit pour deviner les origines de la femme qui la porte, sa situation conjugale. Chaque ville avait son costume traditionnel.

J’ai eu envie d’adapter cette idée aux villes qui me sont familières dans mon pays natal. J’ai choisi six villes : Jaffa, Gaza, Jérusalem, Ramallah, Bethléem, et Hébron.

C’est une des raisons pour lesquelles j’ai choisi ce titre : « siti » signifie « six » en arabe, mais c’est aussi le prénom de ma grand-mère et un homophone de « city », soit « villes » en anglais.

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Que représentent ces villes pour toi?

J’ai choisi Jaffa car j’y suis née ; La robe Gaza pose la question du souvenir après les derniers événements; j’ai nommé Ramallah pour son côté moderne, vibrant, jeune, et sa capacité à se renouveler, à l’image de Tel Aviv ; pour Bethléem, elle était autrefois la capitale, c’est donc un symbole ; quant à Hébron, j’ai voulu raconter les histoires qui rythment le quotidien là-bas. Enfin j’ai élu Jérusalem car c’est une ville que j’adore : là-bas tout le monde est conscient du conflit et vit avec, personne ne s’en cache plus, c’est reposant… Je m’y sens comme une touriste qui vient puiser son inspiration. Cette ville pourrait m’inspirer des milliers de collections !

Chaque robe est à la fois très différente et très voisine de l’autre, que racontent-elles ?

La collection était inspirée de la robe traditionnelle palestinienne. J’ai utilisé de la soie pour toutes les robes parce que je trouve ça féminin et léger et que c’est agréable à porter même l’été. Elles sont également toutes décolletées et différentes dans la coupe parce que j’ai voulu apporter ma touche de modernité. Chaque robe raconte ce qui se passe dans la ville aujourd’hui.

Pour Jaffa, j’ai fait appliquer des fils de pêche sur la robe qui a été produite par un groupe de brodeuses à Hébron. En bas, j’y ai fait dessiner un château d’eau. C’est la vue que j’ai depuis ma maison là-bas. C’est une robe très moderne, décolletée, ouverte.

Pour la robe Jérusalem, que j’ai brodée moi-même, j’ai inscrit la Porte de Damas devant en bas, et le chemin du tramway en haut dans le dos. Le top est mat et le bas est brillant ; c’était une façon de marquer les contrastes qui définissent la ville.

La robe de Bethléem est toute particulière car elle a été brodée par un groupe de femmes spécialistes de la broderie à Gaza: j’y ai fait dessiner des croix pour les Chrétiens de la ville et un puits d’eau qui m’a été inspiré par l’article anecdotique d’une journaliste américaine qui racontait être partie chercher un appartement à Bethléem et être tombée sur un agent immobilier qui lui avait trouvé la seule habitation du voisinage avec un puits d’eau. Plus tard elle tombait amoureuse à Ramallah, et partait s’enivrer de l’atmosphère de Tel Aviv et de Bethléem… C’est une histoire que j’avais trouvé très belle !

J’ai choisi de faire la robe de Ramallah sans manches et d’y dessiner une longue fente au niveau de la jambe pour insister sur les aspects moderne, jeune, et sexy. J’y ai brodé le mur et j’ai ajouté des couleurs pour rappeler ses graffitis. Dans le dos, j’ai découpé un grand cercle qui représente le square Al-Manara, une place centrale dans la ville et le cœur de l’animation !

La robe de Gaza a été brodée à Hébron. On y retrouve notamment des plantes et du sable qui m’évoquent le paysage local. Ses manches carrées imitent la robe traditionnelle.

Enfin, ma robe préférée, la Hébron ! Elle est asymétrique et présente un pli, deux aspects que je trouve caractéristiques de la situation sur place. J’y ai brodé un olivier puisque c’est un arbre symbolique pour tous.

Les brodeuses de Hébron ont fourni un travail extraordinaire : ce sont des femmes qui travaillent de manière très traditionnelle, or c’est quelque chose que je ne sais pas bien faire : je suis plus à l’aise avec ce qui est moderne, donc nous nous sommes bien complétées. J’ai beaucoup apprécié travailler avec des femmes de là-bas.

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