Juifs, Marocains et Israéliens : sortie événement du documentaire de Kamal Hachkar sur une communauté oubliée

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Kamal Hachkar est un jeune auteur-réalisateur français d’origine marocaine. Il a quitté son village natal de Tinghir à 6 mois dans les années 80 pour rejoindre son père en France. Tiraillé entre plusieurs identités (berbère, musulmane, marocaine, française), il a toujours pensé que l’addition des cultures était vitale pour l’enrichissement de chacun.

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Il signe aujourd’hui un documentaire hors-norme sur la communauté juive qui vivait avant les années 60 dans son village de l’Atlas, et dont il n’a découvert l’existence qu’à l’âge adulte. De Tinghir à Jérusalem, Kamal Hachkar a voulu retracer le parcours de ces Juifs oubliés, et expliquer leur soudain départ pour la terre d’Israël. Entre nostalgie de la terre natale et enthousiasme pour celle de la Torah, ces Juifs berbères démontrent toute la complexité de l’identité juive et israélienne. Retour sur le portrait de Juifs qui se sentiront toujours happés par les deux rives de la Méditerranée. 

Sortie du film Les échos du Mellah en France le 9 octobre au Lucernaire, à Paris.

Entretien avec l’auteur 

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Coolisrael : Quelle est la genèse du projet ? Votre grand-père vous a parlé de ces Juifs quand vous aviez 18 ans, avez-vous entrepris les recherches à ce moment-là ?

Kamal Hachkar : J’ai effectué toute ma scolarité en France. Je ne connaissais les Juifs qu’à travers l’enseignement de la Shoah. Jusqu’à 16 ans, c’était la seule façon dont j’avais été sensibilisé à la communauté juive. A 18 ans, j’ai découvert le philosophe Walter Benjamin dont la pensée universelle m’a passionné. J’ai été élevé dans la « France profonde », je ne fréquentais pas de jeunes Juifs. Je ne savais pas qu’il y avait des Juifs marocains jusqu’à mes 18-19 ans. Mais j’ai toujours été attiré par les questions d’identité, par l’ « étrangeté ». Seulement, dans mon entourage, on ne parlait pas de la présence juive au Maroc.

Coolisrael : Quel est votre rapport à l’identité marocaine, vous qui êtes né au Maroc, mais avez grandi en France ? 

Kamal Hachkar : J’ai toujours vécu en France. J’allais juste l’été en vacances au Maroc. Un jour, un de mes grands-pères m’a parlé d’un certain Moshe qui était allé en prison pour avoir fait du marché noir. C’était la première fois qu’il évoquait l’existence de Juifs dans notre région devant moi. A l’école marocaine, on ne parle pas de la communauté juive. Aujourd’hui, la communauté juive est reconnue au sein de la Constitution, mais les programmes scolaires n’en parlent pas, tout est à revoir. Tout comme en Israël, où certains programmes n’évoquent pas précisément le sort des Arabes. 

Au Maroc, l’Etat a toujours voulu effacer les particularismes. Je suis Berbère, il est connu que le Maroc est une terre amazigh (berbère), même si l’Etat ne le dit pas. Pour autant, je me sens profondément marocain. Je n’ai pas le sentiment de faire partie d’une minorité.

Coolisrael : Pourquoi ce besoin de réhabiliter les Juifs de votre ville natale ? Ressentiez-vous un lien spécial avec les Juifs à cause de la notion d’exilé que vous partagez avec eux ?

K. H : Je suis assez passionné par l’histoire des Juifs, sans doute parce que c’est une histoire d’arrachement à la terre dont je me sens proche, étant exilé moi-même. Tout cela fait écho à mon propre parcours, même si ma trajectoire a été bien moins traumatique car je peux retourner au Maroc quand je le souhaite, c’est toute la différence. Quand on voit dans mon film, ces vieilles femmes berbères juives qui vivent en Israël et qui sont totalement coupées de leurs racines marocaines, je trouve cela poignant. Pourtant, cette double identité est une richesse. Il faut être conscient de la richesse considérable que représente cette pluralité. Au Maroc, on ne mesure pas à quel point la perte de la communauté juive a été importante, même s’il reste une communauté active (mais réduite). Mon film est une sorte de puzzle qui m’aide à me réapproprier l’identité marocaine – “la marocanité” -, à travers la figure du Juif absent.

Coolisrael : Comment expliquer le paradoxe d’une relative tranquillité des Juifs berbères au Maroc et la décision, le saut dans l’inconnu de l’alya à une époque difficile ?

K. H : Les Juifs dont je parle ont été dépassés par la grande Histoire. Ils sont partis pour de multiples raisons : des raisons économiques, religieuses (comment faire un mynian si toute la communauté est partie en Israël ?, le maintien de la casherout…), par mimétisme… Mais aussi pour des raisons politiques : les sionistes poussaient les Juifs à partir, et l’Etat marocain a parfois aussi contribué à ce départ. Il faut également rappeler que les Juifs avaient parfois peur des Arabes. Il y a eu des moments difficiles, je ne veux pas idéaliser la cohabitation entre Juifs et Musulmans au Maroc. Même si une certaine forme de symbiose, notamment à travers l’art (musique, artisanat) a existé, nous avons eu des périodes sombres. Je voulais aller fouiller la complexité de ces faits historiques.

Coolisrael : le film montre à quel point ces Juifs marocains restent attachés à leurs traditions, ils se définissent d’ailleurs comme 100% berbères. Cela signifie-t-il qu’on ne peut pas se détacher de ses racines ? Que l’endroit où l’on est né prime toujours sur le reste ?

K. H : Les liens entre Juifs et Arabes étaient plus étroits dans l’Atlas que dans le reste du Maroc. On le voit dans le documentaire, les maisons étaient côte à côte. Mais, même si l’on vivait ensemble, les Juifs continuaient à prier pour être « l’année prochaine à Jérusalem », trois fois par an. Une fois en Israël, certains Juifs berbères ont souffert de racisme. Des historiens se penchent aujourd’hui sur ces destins individuels. Les Juifs originaires du Maroc en Israël éprouvent souvent une nostalgie pour le Maroc. Ils veulent perpétuer la culture marocaine. J’ai été très touché d’entendre ces vieilles femmes chanter des mélodies berbères en Israël. Je me suis rendu compte que nous partageons une mémoire commune. Ces femmes n’ont jamais oublié la langue berbère.

Aujourd’hui, 80 000 touristes juifs visitent le Maroc tous les ans. Ils font des voyages de la mémoire pour ne pas couper leurs liens avec le Maroc. Tinghir, notamment suite à la sortie de mon film, fait partie du circuit touristique. Ancienne et nouvelle générations viennent visiter le mellah (quartier juif) de Tinghir. 

Coolisrael : l’accueil a été plutôt mouvementé dans les pays arabes ?

K. H : Les panarabistes ont attaqué le film. Ils nient de toute façon toutes les composantes non-arabes du Maroc. De même pour les Islamistes qui ont critiqué le film au Parlement, allant jusqu’à tenter de le censurer. Ils prétendaient que c’était un film sioniste. J’ai même été accusé d’être un agent du Mossad financé par Israël…

Pour la plupart, ces gens n’ont même pas vu le film. Ce film n’a aucun a priori idéologique, il dépasse la notion de sionisme. Les Juifs ont souvent été présents avant l’arrivée de l’Islam au Maroc, on ne peut nier leur existence et leur influence sur le pays.

Simultanément, ces polémiques ont permis de créer du buzz autour du film et d’en faire parler. Cela a fait éclore un débat socio-culturel au Maroc sur l’apport de la culture juive. C’est finalement un mal pour un bien. 

J’ai réalisé ce film avec mes tripes, sans autre considération. Je parle aussi bien avec des amis palestiniens qu’israéliens. Je ne critique pas l’existence de l’Etat d’Israël, si je critique quelque chose, c’est la politique d’un gouvernement. Les deux peuples n’ont pas d’autre choix que de vivre ensemble. 

Coolisrael : le projet a-t-il été difficile à monter ? Avez-vous été soutenu facilement par des producteurs ?

K. H : Il s’agit d’un premier film et je ne suis pas du milieu du cinéma. J’y suis allé armé de mon enthousiasme. Le projet a pris 4 ans. Pendant 2 ans, j’ai travaillé seul, puis j’ai trouvé « Les films d’un  jour » (société de production du film) qui m’ont soutenu, malgré la modestie du budget. Mais le film fait également écho à des problématiques françaises: le repli communautaire, la montée du populisme et des extrémismes religieux… C’est aussi pour ça qu’il a convaincu des producteurs français. C’est un hymne à l’altérité qui va à contre-courant de la peur de l’autre. La France est à cran, on n’aime pas parler franchement des problèmes, c’est pour cela que je voulais mettre en valeur ce qui nous rapproche tous. Quand je voyais ces vieilles femmes chanter en berbère, j’avais l’impression qu’il s’agissait de mes grands-mères. J’ai filmé des histoires d’êtres humains, tout simplement.

Coolisrael : Vous êtes professeur d’Histoire en ZEP (zone d’éducation prioritaire). Avez-vous parlé du film à vos élèves ? Comment ont-ils reçu le film ?

K. H : Je me suis mis en disponibilité cette année afin d’assurer la promotion du film. Mais lors du festival du cinéma israélien l’année dernière, certains de mes élèves sont venus assister à la projection. Ils étaient plutôt enthousiastes. J’ai aussi présenté le film à des mineurs en prisons. Ils sont arrivés avec beaucoup de préjugés, et il était très émouvant de voir à quel point ils se sont approprié cette histoire, ils étaient fiers que ces vieilles femmes n’aient pas oublié leurs racines marocaines.

Coolisrael : le film a participé à de nombreux festivals, quel est son avenir : projection télé française ? DVD ?

K. H : le film sort en salles le 9 octobre au Lucernaire, et dans quelques autres cinémas indépendants. Un DVD est à disposition. Il a en outre été coproduit par Berbère TV et acheté par France 3 Corse. Deux versions existent; une version télé de 52 minutes et une version projetée lors des festivals de 86 minutes.

Coolisrael : quels sont vos projets ?

K. H : Je souhaite continuer à explorer l’histoire de ces Juifs marocains. J’ai eu l’occasion de rencontrer en Israël une jeune artiste, Neta Elkayam, qui vit en Israël mais se revendique aussi comme étant Marocaine. Pour se réapproprier son identité marocaine, elle chante le répertoire judéo-arabe et effectue des tournées à travers le Maroc. Il est important pour elle d’effectuer une démarche vers le pays, elle souhaite par exemple un passeport marocain. Je désire maintenant suivre cette jeune génération qui veut découvrir l’histoire de ses grands-parents. C’est un peu le chemin inverse de ces vieilles femmes que l’on voit dans mon documentaire.


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