La Meuf : Une ville comme les autres?

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Ça devait être un mardi comme les autres, un mardi d’octobre à Jérusalem.

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Après une longue journée dans une organisation pour laquelle je travaille gracieusement (et oui, gracieusement, ça veut bien dire gratuitement) depuis maintenant un mois et demi, j’avais décidé d’emprunter un nouveau trajet en bus, à la fois pour voir d’autres endroits de la ville en chemin et aussi parce que j’étais trop fatiguée pour marcher 10 minutes jusqu’à la gare centrale. Je pensais me reposer dans le bus et marcher à l’arrivée. C’est toujours l’un ou l’autre à moins de changer de bus, ce que j’essaie d’éviter. Parce que c’est chiant et long les changements et à choisir, je préfère marcher 10 minutes. Ce paragraphe aussi est chiant et long.

A Jérusalem, les bus ont des numéros comme partout dans le monde. Du moins, comme dans toutes les villes où j’ai été amenée à prendre des bus. Et certains bus ont un numéro et une lettre. Il y a donc beaucoup de numéros qui ont leur numéro A, ou bis ou א en local. Par exemple de chez moi jusqu’à la gare centrale, je peux aussi bien prendre le 8 que le 8א ou le 7 et le 7א. Donc tandis que j’attendais le 24, je n’ai vu aucune raison de ne pas monter dans le 24א. C’est ainsi que je me suis retrouvée à faire le tour de la ville. Littéralement. La bonne nouvelle c’est que le point d’arrivée n’était pas trop éloigné de chez moi. Donc quand j’ai compris que le chemin n’était pas celui que j’attendais, j’ai décidé de rester et d’admirer le paysage. En plus y’avait un super beau mec pas loin. Donc le paysage intérieur était agréable aussi. J’ai même senti qu’il allait me parler (si, si, je vous assure) mais j’ai été harponnée par un couple de vieux français qui ont deviné que j’étais française, non pas à mes chaussures, ni à mon accent, ni même à mon air pincé mais à cause de mon sac. Je trimballais en effet mes livres d’hébreu et mon maillot de bain (j’ai enfin récupéré mes maillots une pièce et super casher si ça peut vous rassurer, rapport à ma Sophie Marçade de la dernière fois) dans un des sacs en toile qui nous ont été offerts par la Mairie de Paris à l’occasion des derniers Golden Blog Awards (award que C’est la Gêne, mon blog, a gagné dans la catégorie « Lifestyle »). Et dessus, y’a des machins écrits en français avec le nom de la Mairie de Paris. Donc mon couple de vieux français m’empêche de parler au beau mec qui se trouve dans le bus dans lequel je n’aurais jamais dû me trouver. Et au moment où ils sont finalement partis, mon copain Olivier m’a appelée de Paris et j’étais tellement contente de lui parler que je n’ai même pas remarqué que le beau mec était parti.

Bref. Une heure et quelques plus tard, j’étais chez moi. Ce qui est long. Pour me récompenser de ce périple imprévu, je me suis acheté une tablette de chocolat. Oui, oui, pour me récompenser, faut pas déconner. Je me suis ensuite dépêchée de me préparer en vue d’un dîner que j’organisais chez moi avec quelques copains. Je n’avais pas l’intention de cuisiner, juste de commander des pizzas. C’est pas parce qu’on part vivre dans un autre pays qu’on devient une fée du logis et un cordon bleu en passant la douane. En sortant de ma douche, je réalise qu’il ne me reste plus beaucoup de temps avant qu’ils n’arrivent. Je jette un coup d’œil sur Facebook et là, il se passe un truc étrange. Beaucoup de mes amis ont un statut mentionnant Guilad Shalit. Je savais que ce n’était pourtant pas son anniversaire ni celui de sa capture.

Et tandis que je clique sur un lien vers un article dont j’ose à peine croire le titre, un de mes copains m’appelle et me dit : « changement de programme, on va devant la tente des Shalit, rejoins-nous là-bas ».  La tente des Shalit, pour ceux qui ne sont pas allés à Jérusalem au cours des dernières années, c’était une tente dressée à quelques pas de la résidence du Premier Ministre, où les gens venaient manifester leur soutien à la famille Shalit. Tout autour de la tente, des photos, des posters, des mots, un décompte. Ce soir-là, après l’annonce de la libération de Guilad, une foule de gens s’est retrouvée devant la tente. Les gens chantaient, dansaient, les journalistes cherchaient des paroles, de n’importe qui, à défaut de celles de la famille. Certaines personnes débattaient en petits groupes, j’observais le tourbillon d’euphorie autour de moi, et je me réjouissais dans mon nouveau pays pour mon concitoyen français.

Passée la soirée de réjouissances devant une tente, me voici ensuite plongée au milieu de la fête des cabanes. Une semaine de tentes dressées partout. Israël célébrait Souccot. Juste après Yom Kippour, le jour du pardon, où tout s’arrête à Jérusalem, les hiérosolymitains commencent à construire leur Souccah. Le jour de Kippour, plus une seule voiture ne circule, plus un seul commerce n’est ouvert, les gens sont chez eux ou à la synagogue et ceux qui marchent dans la ville se rendent de l’un à l’autre, ou au Mur des lamentations. Les gens sont habillés de blanc ce jour-là et les visages sont à la fois apaisés et graves. Apaisés parce que cette journée leur offre l’expiation des fautes commises au cours de l’année écoulée, parce qu’elle est la journée de prières et de réflexion par excellence, au cours de laquelle même les moins religieux se retrouvent en famille après le jeûne. Graves parce que les gens ont faim et que les dernières heures sont difficiles. Certains ont l’habitude, les plus religieux respectant plusieurs jeûnes au cours de l’année ont même une pilule qui aide à faire passer le jeûne plus facilement (note pour plus tard : se souvenir de l’existence de cette pilule), d’autres au contraire ne savent pas du tout comment gérer. Ils se gavent comme des oies jusqu’à la dernière minute précédant le jeûne et sont ensuite au bord de la mort pendant les premières heures. J’ai d’ailleurs croisé un jeune homme qui vomissait allègrement dans la rue 15 minutes après le début du jeûne. En langage geek, c’est ce qu’on appellerait un « fail » il me semble. Ce n’était pas très beau à voir, ni très spirituel, mais c’était marrant d’imaginer ce que ce gamin avait dû manger pour en arriver là.

Parce que c’est la première année que je passe à Jérusalem, j’avais d’ailleurs décidé de jeûner moi aussi. C’était la deuxième fois de ma vie que je respectais ce jeûne. Je n’ai pas mangé comme une furieuse avant, mais après le Shofar indiquant la fin du jeûne, disons que j’ai rattrapé les 25 heures de jeûne en un repas. Je n’étais pas au top en allant dormir, mais j’y étais arrivée. Avant de poursuivre, je dois me confesser. A chaque fois que j’entends le shofar, je pense à Jacquouille dans les Visiteurs, et j’ai un fou-rire. Je crains que ça ne devienne problématique en vivant à Jérusalem, et suis à la recherche d’une solution de toute urgence.

Dès le lendemain de Kippour les bruits de marteaux résonnent dans les rues. Les hommes construisent donc leur souccah familiale, sur un bout de balcon, un bout de cour, un bout de trottoir pour les restos. Partout, une souccah dans laquelle il faut prendre ses repas. En ce qui me concerne, j’aurais eu la place devant mon appart de construire une souccah, mais disons que je suis moyennement équipée en planches de bois, marteau, clous et compétences de charpenterie. A la place, pour ne pas avoir l’impression d’être totalement amorphe au milieu de toute cette activité et cette productivité, je me suis enfin attelée au ménage de mon appart. Deux heures plus tard, tout brillait, j’étais la seule à le savoir, et j’avais toujours une énorme pile de repassage qui m’attendait. Mais j’ai alors adopté un décret à l’unanimité selon lequel le repassage est une valeur occidentale très surestimée. Tu peux totalement vivre sans, à condition d’avoir des cintres sur lesquels faire sécher tes t-shirts, des jeans moulants qui seront lissés par tes bourrelets et des sweat-shirts qui se repassent dans la machine à sécher (tout en perdant deux tailles). Du coup, pour tous ces hauts, ces robes et ces pantalons qui doivent être repassés avant d’être portés, simplement parce qu’Israël a adopté ces stupides valeurs superficielles venues des pays dits du « nord », je leur ai dit au revoir, temporairement.

Donc je n’ai pas ma souccah, mais j’ai des voisins-amis sympas et religieux (genre 5 enfants, foulards, jupes longues et bras couverts) qui m’ont invitée dans la leur pour ne pas que je me sente totalement exclue. C’est aussi ça Israël. Et j’ai vite compris qu’en Israël, ne pas se sentir exclue consiste à manger avec et comme les autres. Le soir, j’ai mangé plus qu’au cours d’une semaine normale à Paris. Et le lendemain midi, on a remis ça. Je pensais ne pas manger de la journée, mais je n’ai pas su dire non au déjeuner. Je n’avais évidemment pas pris de petit déjeuner en prévision. Mais rien ne pouvait me préparer à ça. D’abord douze sortes de salades différentes avec de la khallah. Ensuite du poisson avec des légumes. Jusque là, ça peut encore aller. Vous vous dites que c’est plutôt soft. Jusqu’à ce que la viande arrive à table. Avec des pommes de terre. Mais, ne vient-on pas de manger du poisson avec des légumes ? Il y a deux plats ???? Vous vous foutez de moi ?? Et comme je suis polie, je mange un peu, autant que possible, en priant pour qu’il n’y ait pas de dessert. Prière non exaucée évidemment. Arrivent les plateaux de fruits. Bon, des fruits, c’est gérable. Je mange deux tranches de melon et je suis sur le point de défaillir quand arrivent les gâteaux. Aux amandes, au sucre, au miel, au chocolat, aux noix, à la cannelle. C’est tellement bon que ce serait un crime de ne pas goûter un petit bout de chaque. Et je suis bien élevée de surcroît, je n’ose pas dire non. Le gâteau aux amandes et au miel est à se damner. Alors j’en prends un deuxième bout, tant pis pour la ligne, je ne dînerai pas ce soir, et puis je suis bien élevée, ça ne se fait pas de dire non, hein? HEIN? Puis le thé à la menthe est servi. Signe de fin de repas et de digestion me dis-je, naïvement. Naïvement, car ce ne serait pas un thé à la menthe sans douze morceaux de sucre dans la théière et des petits biscuits pour l’accompagner. Et après le thé et les biscuits, vous pensez que c’est terminé ? Que nenni. Voici qu’un nouvel aller-retour en cuisine indique qu’on amène autre chose. Vous priez pour une bassine cette fois-ci, et une séance de purge en groupe. Non, ce sont toutes sortes de noix, de pépites, de cacahuètes caramélisées. Là, vous vous dites deux choses. Soit ces gens sont fous. Soit la fin est proche. Ils ne vous l’ont pas dit pour ne pas vous paniquer, mais une guerre nucléaire vient d’éclater ou une planète va nous engloutir façon Melancholia donc autant profiter jusqu’à la dernière seconde de tous ces merveilleux mets. Je suis sortie de table à 17h00 (après 4 heures passées à manger) et suis allée me promener dans les rues pour essayer d’obtenir une réponse : folie ou fin du monde ?

Et là, un élément de réponse. 80% des individus que je croisais avaient en main une branche et un citron. Un branche verte, d’un arbre quelconque (la botanique et moi c’est pas ça) et un citron. Hmmm… Intéressant… mais ça ne m’aide finalement pas beaucoup. Ça pourrait être un attribut supplémentaire de leur folie. Sans doute ont-ils aussi l’intention de manger la branche et le citron. Ou alors, c’est tout ce qu’il reste dans les supermarchés après ces semaines de fêtes et de nourriture gargantuesque. Ou encore, c’est un autre signe de la fin du monde. Heureusement Wikipédia et certains amis sont là pour me renseigner et me rassurer. Pas de fin du monde à l’horizon. Ces quantités de nourriture sont considérées normales ici et la branche et le citron sont liés à Souccot. La mauvaise nouvelle c’est que si ce n’est pas la fin du monde, il va falloir éliminer tout ça. Question : ai-je le droit d’utiliser la pilule spéciale jeûne après le jeûne ?


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