La tragédie du monde arabe

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Le magazine économique le plus important au monde, The Economist, hier parmi les premiers à saluer le printemps arabe, change aujourd’hui son approche. L’hebdomadaire britannique décortique la combinaison d’éléments qui ont conduit à l’échec de l’installation durable de la démocratie et à la perte de l’espoir de changement pour le monde arabe. L’unique solution à l’impasse dans laquelle se trouve la région réside, pour le journal londonien, dans la majorité encore silencieuse que constitue les sunnites laïcs. Le seul espoir pour le monde arabe serait qu’ils fassent entendre leur voix.

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La tragédie du monde arabe


Une civilisation qui régnait autrefois sur le monde est aujourd’hui en ruines – et seul son peuple peut la rebâtir. 

Il y a de cela un millénaire, les grandes cités de Bagdad, de Damas et du Caire entreprenaient ensemble de défier et de dépasser l’Occident. À cette époque, Islam et innovation allaient de pair. Les califats arabes étaient des puissances dynamiques, véritables creusets de savoir, d’activité économique et de tolérance. Aujourd’hui cependant, le peuple arabe se trouve dans un état critique. Alors que l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique continuent leur progression, le Moyen-Orient se débat toujours dans le bourbier du despotisme et de la guerre.

L’espoir est né il y a trois ans, lorsqu’une vague de protestation a secoué le monde arabe, allant jusqu’à renverser quatre dictateurs -en Tunisie, en Egypte, en Lybie et au Yemen- et contribuant à éveiller de similaires aspirations dans la région, notamment en Syrie. Mais les fruits du printemps arabe se sont décomposés, laissant se développer à leur place la guerre et la tyrannie. Ces deux fléaux engendrent une misère et un fanatisme qui menacent aujourd’hui le monde entier.
Pourquoi les pays arabes ont-ils si misérablement échoué à donner démocratie, bonheur ou (à l’exception des retombées du pétrole) même un revenu à leurs 350 millions de citoyens est l’une des plus grandes interrogations de notre temps.

Pourquoi les sociétés arabes sont-elles si susceptibles de tomber dans les mains de régimes autoritaires ou de fanatiques voulant détruire ces derniers ainsi que leurs alliés occidentaux? Il serait faux d’en déduire que le peuple arabe manque d’un talent quelconque ou qu’il souffrirait d’une antipathie pathologique pour toute forme de démocratie. Mais pour que les Arabes se réveillent de ce cauchemar et que le reste du monde se sente enfin en sécurité, il reste beaucoup à faire.

À qui la faute ?

Un des principaux problèmes est que les difficultés des pays arabes sont multidimensionnelles. La Syrie ou l’Irak ne peuvent pas aujourd’hui être véritablement considérés comme des pays en tant que tels. Cette semaine, une bande de djihadistes a fait savoir qu’elle ne connaissait pas de frontières, en érigeant à leur place un nouveau califat islamique comprenant l’Irak et le Levant (y compris Israël et la Palestine, le Liban, la Jordanie et des parts de la Turquie) et à terme le monde entier.

Les chefs de ce mouvement ont pour objectif de tuer tout non musulman, pas seulement au Moyen-Orient mais également dans les rues de New York, Londres et Paris. L’Egypte est de nouveau gouvernée par des militaires. La Lybie, après la violente exaction de Mouammar Kadhafi, est à la merci de milices incontrôlables. Le Yemen est en proie à l’insurrection, à des luttes intestines et à la menace d’Al-Qaeda. La Palestine est encore loin d’être un véritable état et d’assurer la paix en son sein: les meurtres de trois jeunes Israéliens et les représailles qui s’en suivirent menacent de déclencher un autre cycle de violence. Même des pays comme l’Arabie Saoudite et l’Algérie, dont les régimes sont rassurés par la richesse du pétrole et du gaz et soutenus par une police d’État tenue d’une main de fer, sont plus fragiles qu’ils n’y paraissent. Seule la Tunisie, qui a accepté l’aspiration des Arabes pour la liberté il y a trois ans, arbore les signes d’une véritable démocratie.

L’Islam, ou du moins ses réinterprétations modernes, est au cœur de certains des grands problèmes arabes. La revendication de la foi islamique, relayée par beaucoup des plus grandes figures de l’Islam, de combiner autorité spirituelle et autorité terrestre, sans séparation de la Mosquée et de l’État, a favorisé le développement d’institutions politiquement autonomes. Une minorité militante de musulmans est prise dans une recherche de légitimité à travers des interprétations de plus en plus fanatiques du Coran. D’autres musulmans, perpétuellement menacés par la violence des milices et de la guerre civile, ont trouvé un refuge dans le culte. En Irak et en Syrie, les communautés Chiites et Sunnites s’unissaient autrefois par le mariage; trop souvent aujourd’hui elles se déchirent et s’entre-tuent. Et cette violente perversion de l’Islam s’est diffusée dans des endroits aussi éloignés que le Nord du Nigeria ou le Nord de l’Angleterre.

Mais si l’extrémisme religieux favorise la misère, il n’en est pas la cause fondamentale. Alors que les démocraties islamiques du reste du monde (comme l’Indonésie) se portent bien, dans le monde arabe, l’étoffe même de l’État est faible. Peu sont les pays arabes qui sont restés longtemps des nations. La chute de l’Empire Ottoman a été suivie, après la première guerre mondiale, par l’humiliation des occupations britannique et française. Dans une grande partie du monde arabe les puissances coloniales ont continué de contrôler ou d’exercer leur influence jusque dans les années soixante. Les pays arabes n’ont pas encore réussi à promouvoir les prérequis institutionnels de la démocratie – le travail parlementaire, la protection des minorités, l’émancipation des femmes, une presse libre, ainsi qu’une justice, des universités et des syndicats indépendants.

L’absence d’État libéral a été corroborée par l’absence d’une économie libérale. Après l’indépendance, l’orthodoxie dominante était la planification centrale de l’économie, souvent inspirée du modèle soviétique. Anti-marché, anti-commerce, pro-subventions étatiques et pro-régulation, les gouvernements arabes ont étranglé leurs économies. L’État a tiré les leviers de l’économie, en particulier sur le marché du pétrole. Lorsque les contraintes du socialisme post-colonial furent levées, le capitalisme clientéliste et les rentiers prirent le pouvoir, comme ce fut le cas dans les dernières années de l’Egypte d’Hosni Moubarak. La privatisation était réservée aux proches des gouvernants. Il n’y avait pratiquement aucune économie de marché, à peine quelques sociétés de niveau international s’étaient développées, et ceux qui étaient intelligents et voulaient réussir dans les affaires ou obtenir une bourse pour étudier durent s’expatrier en Amérique ou en Europe pour réussir.

La stagnation économique a nourri le mécontentement de la population. Les monarques et autres présidents à vie se défendaient grâce à des polices secrètes et à des hommes de main. La mosquée devint ainsi la seule source de service public et un des rares endroits où les gens pouvaient se réunir et écouter des discours. L’Islam se radicalisa et le peuple en colère qui détestait ses dirigeants se mit à haïr les États occidentaux qui les soutenaient. Pendant ce temps, une large portion de la jeunesse grandit dans l’anxiété à cause du chômage. Grâce aux médias et à l’internet, ils étaient de plus en plus conscients que les perspectives d’avenir de leurs frères hors du Moyen-Orient étaient nettement plus radieuses. Le plus incroyable n’est pas qu’ils soient finalement descendus dans la rue pendant le printemps arabe, mais qu’ils ne l’aient pas fait plus tôt.


Un amas de ruines

Tous ces écueils ne peuvent être résolus de manière simple ou rapide. Les étrangers, qui se sont souvent établis dans la région comme des envahisseurs ou des occupants, ne peuvent tout simplement pas éradiquer la cause djihadiste ou imposer la prospérité et la démocratie. Ce constat devrait du moins être clairement établi au regard de l’invasion et de l’occupation désastreuses de l’Irak en 2003. Le soutien militaire – l’approvisionnement en drones et en groupes restreints de forces spéciales- pourrait aider à maintenir les djihadistes à distance en Irak. Cette aide pourrait se révéler nécessaire en permanence. Même s’il est peu probable que le nouveau califat ne devienne un État reconnu en tant que tel, il pourrait devenir pour de nombreuses années un terreau pour le djihadisme et l’exportation du terrorisme.

Mais seuls les Arabes eux-mêmes peuvent renverser le déclin de leur civilisation, et au moment présent il y a peu d’espoir que cela arrive. Les extrémistes n’en offre aucun. Le mantra des monarques et des militaires est la « stabilité ». Dans une période de chaos, son attrait est compréhensible mais la répression et la l’immobilisme ne sont pas des solutions envisageables. Ils n’ont pas fonctionné dans le passé, étant à la racine-même du problème. Même si le réveil des peuples arabes n’est plus d’actualité, les puissantes forces qui lui donnèrent son essor sont toujours latentes. Les réseaux sociaux qui ont attisé une révolution dans les comportements ne peuvent être niés. Les hommes dans leurs palais et leurs soutiens occidents doivent comprendre que la stabilité nécessite des réformes.

Est-ce un vœu pieux ? Aujourd’hui la perspective est sanglante. Mais à la fin, les fanatiques se dévorent eux-mêmes. Entre temps, lorsque cela est possible, les Sunnites laïcs et modérés qui constituent la majorité des arabes musulmans, doivent faire entendre leur voix. Et lorsque leur moment sera venu, ils doivent se remémorer les valeurs qui firent un jour la grandeur du monde arabe. L’éducation soutint leur excellence en médecine, en mathématiques, en architecture et en astronomie. Le commerce leur offrit leurs fabuleuses métropoles, leurs épices et leurs soies. Et, à son apogée, le monde arabe était un havre de paix cosmopolite pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans de tous les cultes, où la tolérance favorisa créativité et inventions.

Le pluralisme, l’éducation et l’économie de marché furent à une époque des valeurs arabes, et peuvent sans nul doute le redevenir. Aujourd’hui pourtant, les Sunnites et les Chiites s’entre-tuent en Irak et en Syrie tandis qu’un ancien Général s’installe sur son nouveau trône en Egypte. Ce sont deux trajectoires tragiquement opposées. Mais pour un peuple qui a connu tant d’épreuves, de telles valeurs dessinent la vision d’un futur meilleur.

Source: The Economist, Jul 5th 2014


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