Tel Aviv, mon amour !

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L’hiver submergé

Je me fraie un chemin entre les parapluies repliés et dégoulinants pour monter dans le bus. Je
suis trempée et en avançant, j’inonde le sol et les gens que je bouscule. Peu importe, ils sont
trop occupés à hurler en hébreu, en russe, en arabe ou en français, dans leur téléphone dernière
génération pour s’en apercevoir. Je m’assois près de la vitre sale et tente de m’extraire du
brouhaha environnant en lançant dans mon ipod le dernier album d’Asaf Avidan.

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Nous quittons enfin Ramat Hahayal en glissant sur la route inondée. Nous déboulons sur Namir, et dépassons, d’un côté, les vestiges du Festigal (un festival pour enfants organisé à l’occasion de Hanoucca) et de l’autre, l’immense parc Hayarkon, qui boit avec bonheur les trombes d’eau qui fouettent son sol.

Le mouvement de la pluie sur la vitre est entêtant et je ris en pensant que le climat est à l’image
des habitants de ce pays, extrême, énervé et pressé. Quand nous longeons le complexe
immobilier Kohav Hatsafon qui me signale que je suis bientôt arrivée, je pense à toutes les
familles bourgeoises qui s’agitent derrière les fenêtres. Je regarde ma bague de fiançailles et
souris en imaginant la famille que nous fonderons à notre tour.

Je descends à l’entrée du port. Comme par miracle, la pluie s’est arrêtée. Les magasins sont
vides, les restaurants déserts. Je suis trempée. Mon ordinateur pèse sur mon épaule. Je
m’approche de la mer. Elle est sombre et nerveuse. Mais à sa surface je vois se dessiner les
arrondis pastel d’un arc-en-ciel providentiel. Je m’essuie le visage. Mon maquillage a coulé. Je
ne voudrais pas être ailleurs.

Le printemps en équilibre

Je prends le bras de ma sœur et lui raconte en riant que pendant Pessah (Pâque juive), les restaurants
placent dans leurs corbeilles de pains des petites brioches sans farine, des matsot cassantes
mais aussi de belles tranches de pains. Elle rit en me disant que Tel Aviv a l’air de bien vivre ses
multiples contradictions. Et je lui dis que c’est peut-être ce qui fait de cette ville un endroit à part.
On peut être riche et pauvre, homo, hétéro et bi, chanteur, poète et sportif, de la nuit et du jour
aussi, parent et enfant à la fois et se sentir à sa place.

Nous bousculons la foule qui se rue vers les étalages de fruits, d’épices, de jouets en plastique et
de tee-shirts contrefaits. Nous achetons de la menthe, quelques gâteaux et des amandes. Nous
nous faufilons entre un groupe de touristes Américains et le stand bondé de vaisselle jetable et je
me dis qu’elle a bien choisi la période pour venir me rendre visite, le temps est parfait.

Nous errons dans les ruelles torsadées du Kerem Hatemanim. La foule est encore dense et les
graffitis colorés reflètent la lumière. Nous nous asseyons pour déguster des brochettes grillées,
des frites fripées et du houmous frais sur des chaises bancales en plastique bleu.

Nous remontons Allenby en riant des contrastes entre les robes de mariées à paillettes, les
bouffantes et les dénudées. Nous arpentons Neve Tsedek en prenant des photos que nous
n’uploaderons pas sur Internet parce qu’elles sont trop intimes. On y lirait trop facilement le
bonheur de retrouver quand on n’habite plus le même pays, les questions infinies sur nos avenirs
respectifs, l’émotion de voir la date du mariage approcher et l’idée que ces moments-là sont trop

précieux pour les partager.

L’été infini

Sur le grand écran, défile le générique de fin et je serais prête à revoir le même film pour ne pas
avoir à affronter la chaleur épaisse de ce mois d’août. J’ai promis à mes amis en vacances de
les rejoindre sur la plage. J’enlève le gilet que j’avais enfilé avec plaisir pour me protéger de l’air
conditionné et je quitte ce havre tempéré.

On est samedi et la rue King George est silencieuse. Je guette ma silhouette dans les vitrines
des magasins fermés et je souris en revoyant le visage de mon fiancé quand je lui ai annoncé
que j’étais enceinte. Je décide de faire la queue à Aboulafia entre les enfants en maillot pour
m’acheter un bourekas au fromage bulgare et je le dévore en me frayant un passage entre les
vagues de passants qui traînent bouées, pelles, râteaux chaises pliables et paniers de pique-
nique vers le sable brûlant.

Je file dans les lanières d’ombre en longeant les hôtels luxueux. Il fait étouffant. Je m’asperge
d’eau glacée. Je frissonne et je me demande si le bébé m’entend l’aimer. Je descends les
marches en pierre et dépasse les joueurs de volley. Je m’assois à l’ombre d’un parasol
sponsorisé par une marque de jus de fruits près de ceux qui ont été le quotidien de mon enfance
mais que je ne vois plus qu’une fois par an, dans la chaleur du milieu de l’été, quand ils viennent
en Israël fuir le mauvais temps.

L’automne effréné

Dans l’effervescence de la rentrée scolaire, les mères se bousculent derrière d’immenses
chariots pour terminer au plus vite leurs courses avant les fêtes. Jamais je n’aurais pensé me
retrouver sur un parking de supermarché en robe de mariée. Pourtant, l’ami sur lequel nous
comptions s’est cassé la jambe il y a une heure. Et nous devons passer chercher les bouteilles
de vodka qu’il avait laissées à la caisse de la grande surface. Dans deux jours, le pays fêtera la
nouvelle année et nous serons de jeunes mariés.

Je soulève ma robe blanche pour qu’elle ne se salisse pas au contact du sol. Il m’embrasse et
caresse mon ventre derrière la dentelle étirée. Je l’attends dans l’air conditionné de l’entrée. Il
pousse le caddie jusqu’à la voiture. Et quand il redémarre, nous prenons ensemble la mesure de
notre engagement. Nous sillonnons entre les caddies, les poussettes et la vente éphémère de
bouteilles de vin. Mon cœur s’emporte. Je lui sers la main.

Quand je prends le bras de mes parents pour m’avancer vers la houppa, je n’entends plus rien.
Je marche sans voir les arrangements floraux qui décorent l’allée centrale, sans entendre les
effusions des invités qui me félicitent, je vois simplement au loin, le soleil rose qui se pose sur
la mer, le dessin irrégulier de la côte et le visage ému de mon fiancé. Et quand il descend pour
placer le voile sur mon visage, je pense à ce que l’on a vécu ensemble, à nos rêves communs, à
ses désirs, à mes aspirations, à ce que l’on ne fera peut-être jamais et je me demande s’il tiendra
sa parole. Le jour de notre rencontre, il m’avait juré qu’il ne quitterait jamais Tel Aviv.

Par Poppilita


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