L’antisémitisme vu par un imam musulman et un prêtre catholique

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Deux personnalités religieuses françaises, l’Imam Hassen Chalghoumi et le Père Patrick Desbois, qui interviendront lors du 5ème Forum mondial pour la lutte contre l’antisémitisme du 12 au 14 mai 2015 à Jérusalem, ont accepté de répondre aux questions de Coolisrael sur les sujets de l’antisémitisme, l’antisionisme et le dialogue interculturel / inter-religieux.

Des sujets d’autant plus cruciaux que 70 ans après la victoire sur l’Allemagne nazie nous assistons malheureusement à un regain de l’antisémitisme et à une hausse du négationnisme. De nombreux Juifs en Europe ressentent à nouveau un sentiment d’insécurité face à la multiplication des incidents antisémites et les attaques terroristes perpétrées par des islamistes radicaux. 

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L’Imam Hassen Chalghoumi est un responsable associatif et religieux musulman engagé en faveur du rapprochement des religions et le dialogue entre l’Islam et le Judaïsme. Le Père Patrick Desbois, quant à lui, s’occupe au sein de l’Église de France des relations entre Juifs et chrétiens.

  1. Vous dénoncez fermement l’antisémitisme et l’extrémisme. Vous êtes aussi engagés en faveur de la promotion du dialogue interculturel et inter-religieux notamment le dialogue judéo-musulman pour l’un et judéo-chrétien pour l’autre. Pensez-vous que la foi peut-être un levier contre l’intolérance ?

Hassen Chalghoumi : Le fruit de la foi est la paix et la tolérance. La foi c’est avant tout la reconnaissance de l’Autre et l’amour de son prochain. Un croyant qu’il soit Juif, musulman ou chrétien doit respecter la religion d’Autrui. Juifs, musulmans et chrétiens, nous faisons tous partie d’une même famille qui est l’Humanité. Nous faisons tous partie également du monothéisme abrahamique. La foi peut évidemment être un levier contre l’intolérance. Au contraire, une foi détournée et utilisée dans l’objectif de tuer et haïr l’Autre n’est pas une foi juste et véridique.

Patrick Desbois : La foi n’est malheureusement pas toujours un levier contre l’intolérance et cela dépend fondamentalement de ce qu’on appelle la foi. Si la foi n’est pas appréhendée comme un enjeu fondamentaliste mais guidée par la raison et par une conception éclairée de l’espère humaine, elle peut être un levier contre l’antisémitisme et l’intolérance. Mais si au contraire la foi est l’expression d’une perception de soi-même supérieure à tous les autres au point de tuer Autrui, dans ce cas-là, elle ne peut être un levier contre l’intolérance. Aujourd’hui, il y a des gens qui tuent au nom de dieu. Dès lors, la foi n’est pas toujours synonyme de tolérance.

  1. Le dialogue inter-religieux peut-il être un moyen d’atténuer l’antisémitisme ?

Patrick Desbois : Il est nécessaire de maintenir des passerelles notamment entre chrétiens et Juifs. C’est important parce que les nouvelles générations n’ont pas forcément connu toutes les étapes du dialogue. On peut considérer le dialogue comme banal mais il est toujours facile de retomber dans l’ignorance de l’Autre. D’autant qu’il n’y a pas de position neutre vis-à-vis des Juifs. C’est pourquoi, il est crucial que le dialogue inter-religieux soit transmis aux nouvelles générations. Il faut apprendre à se connaître pas seulement en tant que voisins mais avec un point de vue croyant pour ne pas voir renaître de vieux clichés.

  1. Internet permet un accès important à la connaissance et l’interconnexion mondiale. Cependant, c’est également une plateforme où la haine numérique, antisémite et raciste est diffusée de manière souvent incontrôlée. Comment faire face à l’antisémitisme et aux discours de haine sur internet et les réseaux sociaux ?

Hassen Chalghoumi : Cela fait des années que j’évoque les dangers d’Internet qui est devenu une plateforme où la jeunesse française navigue énormément et de manière quotidienne. Internet peut nous rapprocher mais également nous éloigner en devenant une source de diffusion des préjugés. D’autant que parfois les jeunes fréquentent des sites internet où la désinformation, la propagande haineuse et les mensonges font rage.

De plus, Internet joue un rôle crucial dans le départ des jeunes en Syrie et en Irak puisque le recrutement est principalement numérique. Les jeunes sont donc directement victimes de la propagande sur Internet. C’est également une plateforme où l’antisémitisme et le négationnisme s’expriment de manière souvent incontrôlée. Internet est par exemple un des leviers privilégiés utilisés par Dieudonné M’bala M’bala et Alain Soral.

Il y a donc un vrai travail à effectuer face à cette technologie. Il faut mettre en place un arsenal juridique efficace. Les géants d’internet doivent prendre des mesures effectives et participer à la régulation de la circulation de l’information numérique afin de ne pas se rendre complices de la haine digitale.

Il faut également valoriser les paroles de paix. Il est nécessaire de développer l’amitié entre les peuples et notamment l’amitié judéo-musulmane. Durant la seconde guerre mondiale, le camp des démocrates ne s’est pas fait entendre et, par conséquent, a facilité la réussite des nazis. La majorité silencieuse ne disait rien et c’est là tout le problème. La majorité doit toujours dénoncer et se faire entendre. Ce doit être une majorité responsable. C’est d’ailleurs précisément ce qui s’est passé le 11 janvier lorsque les français sont sortis dans la rue pour dire non à la barbarie et au terrorisme.

Patrick Desbois : Les antisémites et négationnistes sont très actifs sur les réseaux sociaux. C’est pourquoi, nous devons être également très actifs et diffuser des messages positifs dans différentes langues (pas uniquement en français et en anglais). Mais il ne faut pas se leurrer, la haine mobilise facilement les gens. Il faut donc mettre en place une mobilisation inverse pour contrer la diffusion de la haine numérique. Il est également nécessaire d’établir une législation qui puisse interdire la haine raciale et antisémite sur Internet et les réseaux sociaux.

  1. Actuellement, nous assistons à une montée de l’antisémitisme en Europe et en France avec des attentats qui ciblent des Juifs ainsi que des manifestations anti-juives. Quels sont donc les moyens pour contrecarrer l’antisémitisme en France sur le terrain ?

Hassen Chalghoumi : Tout d’abord, l’essentiel du travail doit être effectué sur Internet. Comme je l’ai expliqué il faut mettre en place un arsenal juridique effectif afin de contrecarrer la haine qui se diffuse sur Internet et qui touche directement la jeunesse française.

Deuxièmement la question de l’éducation est cruciale. Ce n’est pas normal qu’en janvier dernier, à la suite des attentats, certains jeunes aient refusé d’effectuer la minute de silence. Ce refus souligne directement la faille de nos écoles et plus globalement de notre système éducatif. L’école est en train de baisser les bras face aux extrémismes. Face à cela, nous devons au contraire réaffirmer nos valeurs universelles et républicaines.

Enfin, les parents ont également un rôle important à jouer mais nous devons leur donner les moyens d’agir. Il faut aussi souligner que la haine peut provenir directement de l’environnement familial. C’est pourquoi, il est nécessaire de créer des médiateurs, présents dans les quartiers difficiles, qui pourront dialoguer directement avec les jeunes et qui seront capables d’apporter de nouvelles idées tout en débloquant des situations compliquées. Ils seront aussi en mesure d’alerter les autorités et les parents si nécessaire.

Patrick Desbois : Certes, nous assistons à un renouveau de l’antisémitisme en France. Il faut toutefois rappeler que tous les français n’ont pas pour cible les Juifs. Afin de contrecarrer l’antisémitisme, il n’est nécessaire de nommer les problèmes et les motivations. De la même façon que l’Église catholique dans la passé a su nommer ses problèmes pour ensuite les traiter, il faut aujourd’hui nommer les motivations des antisémites qu’ils proviennent de l’extrême droite ou des milieux islamistes. D’autant qu’au-delà de l’antisémitisme théorique, il y a des antisémites qui aujourd’hui passent à l’acte et tuent des Juifs. Ces gens-là ont des motivations précises, parfois religieuses, qu’il faut nommer pour être en mesure de combattre. Il faut également collaborer avec les responsables des différents groupes auxquels ils appartiennent. Malheureusement, il a une vraie timidité à nommer les motivations de ceux qui attaquent des Juifs et des synagogues.

  1. Récemment, dans une tribune publiée sur Libération, Soufiane Zitouni, ancien professeur de philosophie au lycée musulman Averroès, à Lille, a souligné la nécessité de lutter contre « l’antisémitisme culturel » ancré notamment au sein de nombreuses familles musulmanes où les stéréotypes envers les Juifs sont très présents. Comment lutter contre cet antisémitisme culturel ?

Hassen Chalghoumi : Tout d’abord, il faut parler de la Shoah aux jeunes et rappeler que ce sujet ne concerne pas que les Juifs. C’est un sujet qui concerne l’ensemble de l’Humanité parce qu’il y a malheureusement un risque que cela se reproduise. Il faut parler de la Shoah et enseigner l’histoire pour lutter contre l’antisémitisme, le racisme et la barbarie. Parlons aussi de la relation entre juifs et musulmans. Il faut par exemple mettre en avant les passages très positifs concernant les Juifs dans le Coran. Il est nécessaire d’évoquer ce qui nous rapproche plutôt que ce qui nous sépare.

De manière plus générale, il ne faut pas qu’un conflit politique devienne un conflit religieux. Le conflit politique se réglera sur le long terme. Au lieu d’importer le conflit en France, il faut exporter l’amitié judéo-musulmane. Il est également nécessaire d’entretenir la mixité sociale dans nos écoles. Les jeunes, de différents horizons, doivent se rencontrer et échanger. Le vivre ensemble est un thème central. 

  1. Vous vous rendez régulièrement en Israël et avez une réelle connaissance de ce pays. Comment expliquez-vous que l’image d’Israël à l’étranger et notamment en France soit si différente de la réalité de la situation sur place ?

Patrick Desbois : Les gens s’’intéressent à Israël précisément parce que c’est un État juif. Je pense que s’il n’y avait pas de Juifs en Israël, le pays ne serait pas au cœur de l’actualité. Toutefois, rappelons qu’il est tout à fait légitime de critiquer la politique du gouvernement israélien. Les Israéliens eux-mêmes sont les premiers à débattre de la politique interne de leur pays puisque c’est un régime démocratique. Cependant, les gens ont une réelle fascination voire obsession pour Israël. De nombreuses personnes émettent, de manière continue, un point de vue sur ce pays alors même qu’ils n’ont aucune opinion sur beaucoup d’autres pays au monde. Il y a aujourd’hui des conflits en Macédoine ; il n’y a pourtant pas beaucoup d’anti-macédoniens. Énormément de conflits passent donc inaperçu. A l’opposé, si un événement se déroule à Jérusalem, la presse du monde entier en parlera immédiatement. Cela me parait douteux car je ne pense pas que tous ces individus soient géopoliticiens spécialistes d’Israël et du conflit.

  1. Comment diminuer et lutter contre les préjugés de certains milieux français à l’égard d’Israël ? De manière plus générale, pensez-vous que l’antisionisme soit la face cachée de l’antisémitisme contemporain ?

Hassen Chalghoumi : Tout d’abord, il est important d’aller à la rencontre de son prochain au travers de l’organisation de voyages. Je parle évidemment des voyages en Israël qui peuvent diminuer les préjugés. Il faut emmener les jeunes sur place afin qu’ils puissent rencontrer le peuple israélien. Il est évidemment possible de ne pas être d’accord avec la politique israélienne mais il faut différencier les décisions gouvernementales de la population israélienne. Il faut que les jeunes puissent se rendre compte de la diversité et mixité culturelle d’Israël. Malheureusement ce n’est pas ce que les médias nous montrent d’Israël et c’est bien là tout le problème. Dans la même logique, il faut aussi se rendre dans les pays arabes afin de lutter contre le racisme anti-arabe et antimusulman.

De plus, il y a des partis politiques en France qui sont soi-disant antisionistes mais en réalité clairement antisémites. Il exploite le thème de l’antisionisme dans l’objectif de récupérer des voix électorales. Dès lors, ils sont directement responsables de l’importation du conflit en France. Faut-il rappeler que ce qui préoccupe actuellement les jeunes est avant tout le chômage, l’accessibilité au logement etc. ; et non pas le conflit israélo-palestinien ?

Malheureusement, la multiplication des actes antisémites ainsi que l’utilisation politique de l’antisionisme provoque aujourd’hui le départ de nombreux juifs français. Cela est dramatique pour notre pays.

Patrick Desbois : Ce qu’il y a de commun chez les antisionistes et les antisémites c’est le désir profond de voir les Juifs partir. Cela fut la volonté des antisémites au XIXème et XXème siècle ; et aujourd’hui nous retrouvons ce désir aussi bien chez les antisionistes que chez les antisémites. En effet, ils souhaitent voir les Juifs partir de France pour les uns et de ce qu’ils appellent « la Palestine » pour d’autres. Évidemment, pour les milieux antisionistes, l’existence de l’État d’Israël est terrible parce qu’elle leur rappelle constamment que les Juifs, bien au contraire, ne partiront pas. L’antisionisme de base c’est-à-dire celui qui nie la légitimité pour les Juifs d’avoir une terre est la face cachée de l’antisémitisme contemporain. C’est une façon propre d’être anti-juif sans toutefois le dire de manière explicite. Cependant, il faut distinguer l’antisionisme fondamental et les gens qui critiquent la politique du gouvernement israélien, ce qui est tout à fait légitime et différent.


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