Ces Palestiniens qui aspirent à une éducation à l’israélienne

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Alors qu’ils envisagent d’appliquer le programme scolaire israélien dans leurs écoles, des Palestiniens doivent choisir entre améliorer leurs perspectives d’études et d’emploi et affirmer leur identité nationale.

L’Autorité palestinienne a accusé Israël de tenter de manipuler la jeunesse palestinienne en introduisant le programme scolaire israélien dans des écoles de Jérusalem-Est destinées aux enfants palestiniens.

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Elle affirme que la démarche, dont les autorités israéliennes soulignent qu’elle est basée sur le volontariat et menée à la demande des établissements scolaires, renforce l’occupation israélienne de cette zone revendiquée par les Palestiniens comme leur future capitale.

Face à cette évolution, les Palestiniens sont déchirés entre leur identité nationale qui, selon eux, trouve une meilleure expression dans le programme scolaire palestinien, et l’aspiration matérielle à donner à leurs enfants toutes les chances de trouver un travail intéressant en Israël et d’être acceptés par une université israélienne.

« L’objectif n’est pas éducatif, il est politique : c’est de dire que Jérusalem est israélienne et non palestinienne », affirme le professeur d’une école indépendante de la municipalité qui souhaite garder l’anonymat. Il a refusé de signer le formulaire qui aurait permis à son fils de rejoindre le cursus israélien.

Les responsables israéliens de la municipalité [de Jérusalem, ndlt] expliquent que l’extension du programme israélien répond à l’initiative de parents palestiniens souhaitant faciliter l’admission de leurs enfants dans les universités israéliennes et leur intégration sur le marché du travail en Israël. A l’heure actuelle, les élèves ayant suivi le programme scolaire palestinien doivent passer des tests d’hébreu, d’anglais, de mathématiques et d’éducation civique israélienne qui nécessitent une préparation de longue haleine à un coût très élevé pour les parents.

Une question d’avenir

Lorsqu’ils obtiennent leur diplôme dans les universités palestiniennes de Cisjordanie, les étudiants s’aperçoivent souvent qu’il n’est pas reconnu par l’Etat israélien et par les autres employeurs en Israël, ce qui les cantonne à des postes à moindre rémunération. En Israël, même le salaire minimum est deux et demi à trois fois supérieur au salaire moyen dans la bande de Gaza, d’après une estimation réalisée en 2011 par Zvi Eckstein, l’ancien vice-gouverneur de la Banque centrale d’Israël.

« Peu importe si l’Autorité palestinienne, le Fatah et le Hamas s’y opposent, les parents savent que l’avenir de leurs enfants est en Israël », assure David Koren, conseiller en charge de Jérusalem-Est auprès du maire de Jérusalem, Nir Barkat. « Au cours d’une série de réunions avec nous, les parents ont demandé à avoir l’option du cursus israélien. Les gens payaient des prépas privées à 12 000 shekels (environ 2 500 €) pour préparer leurs enfants aux universités israéliennes et ils ont posé la question au maire : pourquoi ne pas ouvrir un parcours au sein des établissements scolaires ? »

Les première tentatives d’imposer le programme scolaire israélien après la prise de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza à la Jordanie en 1967 avaient échoué face à l’opposition déterminée des parents palestiniens. Les enfants palestiniens ont continué de suivre le programme scolaire jordanien jusqu’à ce que l’Autorité palestinienne constitue le sien en 1993. Mais la dernière rentrée a marqué un renouvellement des efforts pour diffuser le programme scolaire israélien.

Les responsables israéliens confirment que sept écoles de Jérusalem-Est, contre deux l’année dernière, proposent désormais l’option de suivre le cursus israélien. Ils soulignent que le passage au cursus israélien est volontaire. En pratique, cela implique un enseignement largement renforcé en hébreu, plus de sciences et des changements significatifs dans les matières plus subjectives de l’éducation civique et de l’histoire. Mais l’immense majorité des élèves continue de suivre le cursus palestinien.

A Ramallah, siège de l’Autorité palestinienne, les hauts responsables palestiniens sont furieux. « Cela fait partie de la tentative de ‘dés-arabiser’ et de ‘dé-palestiniser’ Jérusalem, y compris notre héritage », s’indigne Nabil Shaath, commissaire aux affaires étrangères du Fatah, le mouvement du président palestinien Mahmoud Abbas. « Ils ne prennent pas seulement notre terre et nos maisons, mais aussi nos esprits. »

Abdul-Karim Lafi, secrétaire d’une fédération de parents d’élèves palestinienne, affirme que l’immense majorité des parents palestiniens sont opposés au cursus scolaire israélien. D’après lui, peu d’élèves s’y sont inscrits en réalité, et la plupart de ceux qui avaient franchi le pas se sont désistés de crainte de froisser la sensibilité religieuse musulmane. « La tentative d’introduire le programme israélien a échoué », conclut-il.

Les responsables israéliens de la municipalité contestent cette affirmation et démentent que le programme soit offensant de quelque manière que ce soit à l’égard des musulmans ou des Palestiniens en général, soulignant qu’il s’agit du même programme que celui en vigueur dans les écoles publiques destinées à la minorité arabe d’Israël, pays où les Arabes sont scolarisés dans des établissements distincts des Juifs.

Deux programmes scolaires

A l’école de filles Abdullah Bin-Hussein, dans le quartier de Sheikh-Jarrah, une élève de quatrième inscrite au cursus israélien témoigne que le nombre d’élèves de sa classe est tombé à vingt, contre quarante-cinq à la rentrée deux semaines plus tôt. Elle précise que certaines élèves avaient trouvé le passage au cursus israélien trop difficile, tandis que des familles estimaient que le programme israélien compromettait l’identité palestinienne de leur enfant.

Cette élève avait rejoint le cursus israélien car il est d’un meilleur niveau en sciences que le programme palestinien. « Je veux devenir médecin et je veux étudier à l’Université hébraïque », dit-elle en référence à la première institution académique d’Israël, située à peine à quelques minutes de route.

Sa sœur, élève en terminale, explique qu’elle préfère quant à elle le programme palestinien car dans le programme israélien, « ils enseignent que Jérusalem est la capitale d’Israël, pas de Palestine ; ils effacent notre histoire et enseignent la leur ». Les deux sœurs ont demandé à garder l’anonymat, craignant des ennuis de la part des autorités israéliennes.

A l’école municipale de garçons Ahmed Sameh al-Khalili, dans le quartier plus populaire d’Abu Tor à Jérusalem-Est, la principale Najwa Farhat, une Arabe titulaire de la citoyenneté israélienne, lance un  nouveau programme pour donner aux décrocheurs une seconde chance. Elle a choisi d’adopter le programme israélien.

« Le programme israélien est plus flexible et offre plus d’opportunité aux élèves en difficulté », justifie-t-elle, « suivre le cursus israélien permet un meilleur accès au marché du travail et ouvre la voie à un avenir plus prometteur ».

Elle explique que le cursus israélien offre davantage de choix dans les matières et un meilleur niveau pédagogique que le cursus de l’Autorité palestinienne en valorisant l’esprit critique, et non la seule mémorisation. « Dans le cursus israélien, l’élève peut être son propre enquêteur et réfléchir aux contenus qui lui sont transmis plutôt que de les apprendre simplement par cœur. Le cursus palestinien ne donne pas la possibilité aux élèves de développer leur réflexion. »

« Une analyse totalement fausse »

Basri Salih, sous-ministre adjoint au ministère de l’Education de l’Autorité palestinienne, considère les remarques de Najwa Farhat comme relevant « d’une analyse totalement fausse de la situation. Le problème n’est pas la mémorisation, mais plutôt le fait que nous voulons que nos enfants à Jérusalem aient des chances égales d’obtenir ce qu’il leur faut en termes d’identité nationale, de sentiment d’appartenance et d’histoire. Leur droit à apprendre leur identité nationale est un droit fondamental d’après le droit international humanitaire. »

Abdul-Karim Lafi, le secrétaire de la fédération de parents d’élèves, estime que les passages des manuels scolaires qu’il considère comme dénigrant l’islam ont aliéné les parents. Il donne l’exemple de la mosquée al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam situé à l’endroit vénéré par les Juifs pour avoir été le siège des Premier et Second Temples [dans l’antiquité, ndlt], appelée Mont du Temple dans les manuels. Brachie Sprung, conseiller en communication auprès de M. Barkat, rétorque que la mosquée al-Aqsa est désignée comme telle dans tous les manuels et considère que les affirmations contraires relèvent de la « provocation ».

Pour Ibrahim al-Khatib, proviseur du lycée pour garçons Ibn Rushd de Sur-Bahir où 141 élèves suivent désormais le cursus israélien, ceux qui critiquent le programme israélien « ne l’ont pas lu ». Il espère que davantage d’élèves s’inscriront au cursus israélien l’année prochaine.

Mais un élève de seconde de son école, qui a requis l’anonymat, confirme qu’il restera dans le cursus palestinien. Il préfère apprendre l’histoire du point de vue de l’Autorité palestinienne plutôt que d’Israël. « Ici, c’est mon pays », estime-t-il, « et mes manuels doivent dire que ce qui est occupé est occupé ».

Source : Ben Lynfield, The Christian Science Monitor le 13/9/13


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